Histoire vraie …

Il faut que je vous parle d’un ami d’enfance … mon piano. On en a passé du temps ensemble, compagnons de gammes studieuses et d’exercices laborieux, complices suants et rouspétants, repassant maintes fois des partitions indomptables, des mélodies qui ne se laissaient pas apprivoiser … des larmes de découragement, de frustration, de colère, d’impuissance, … mais pas seulement … et c’est pour ça que l’histoire est belle, tissage de joies et de peines, si proche des chants de la vie, tellement parabole …

Oui, j’ai envie de vous dire aussi le cadeau précieux du moment précis où, du travail des mains aux battements du coeur, le cortège de notes devient musique, s’éveille, s’anime, danse ou ruisselle, ce temps qui ne se conte pas avec des mots ou des mesures, l’instant où les profondeurs du musicien s’ouvrent et où la mélodie devient un chemin pour se dire, enfin, par-delà les murailles intérieures … Le piano prolongement de l’élan du très-fond, voix de mes frémissements … Oui, on a aussi vécu ça ensemble, mon ami et moi, … oui, on a dit comme ça l’indicible de nos jours lumineux et de nos nuits obscures …

Et puis nos chemins se sont séparés. Lui est resté chez mes parents, passant ses jours à compter les temps de silence et de solitude … Son bois, toujours soigneusement nourri de produits lustrants par la maîtresse de maison attentive racontait beau alors que son intérieur se marquait peu à peu des outrages du temps, là où ça ne se voit pas … qui aurait pu deviner en le regardant … rien de pire pour un piano que d’être *réduit* au silence …

Un déménagement … pas de place pour lui dans cette nouvelle aventure. Il est alors offert à une église, *mon* église. Juste avant de le voir partir, j’ai encore laissé glisser mes mains sur son bois, sur son clavier, espérant fort, très fort pour lui un *demain qui chante à nouveau*.

Oui, c’est vrai, il est arrivé dans cette église abimé de l’intérieur (comme tant d’autres!!), un peu trop usé, fatigué … son chant a déçu, sa voix n’a pas comblé les attentes, il n’a pas trouvé sa place là … dans le regard des décideurs, il ne méritait plus le prix de sa réparation, de son rachat … verdict: à débarrasser …

J’ai eu mal le jour où je suis allé au sous-sol, dans les *abris* et que je l’ai vu, juché en équilibre instable sur un chariot, ligoté d’une sangle, un pied cassé, …

Ce que je ne savais pas à ce moment-là, c’est que quelqu’un l’avait déjà accueilli dans un autre regard, quelqu’un qui aime remonter les histoires à contre-courant, les lire un peu à l’envers, à l’exemple des glorieuses inversions proclamées par le Christ lui-même (heureux ceux qui pleurent, les premiers qui seront derniers …) … vous savez, ces âmes précieuses qui ont un sensible qui perçoit précisément ce qui est *apparemment caché*, ce qui n’attend que de se montrer au coeur qui cherche. 

Et voilà mon piano emmené vers un encore* inespéré, installé dans une vraie maison, chez des amis qui vivent la grâce de refléter quelque chose de l’accueil de Dieu, je le dis avec beaucoup d’affection profonde et de reconnaissance … Il est là, au chaud de regards qui le voient, le regardent et l’acceptent chaque jour …

Ce qui me touche dans cette histoire, ce sont ses multiples profondeurs qui éclairent, reflètent, parlent en paraboles de la vie comme elle est et pas seulement comme on rêve qu’elle soit. Ce piano pèlerin a été espéré là, reçu comme il était … Ces amis savaient son histoire et son état réel … en lui ouvrant la porte, ils l’ont comme restauré d’avance, jugé malgré tout digne d’un avenir, ils ont comme posé un sourire sur toute son histoire … ils lui ont fait une place juste comme il est, avec ses cassures, ses griffures, sa touche muette, sa voix marquée … C’est quand il est joué qu’on entend tous ses défauts … et pourtant, dans cette maison-là, il est joué, il est instrument, il chante à nouveau, il murmure, certes un peu de travers, une espérance bouleversante … elle s’élève imparfaitement, mais elle est dite … et ça, c’est si beau!!

Un jour, j’en suis certain, mon ami balafré sera complètement *refait*, restauré et élèvera alors un chant parfait, clair, pur … mais là, je ne sais plus très bien si je parle de son espérance, de la mienne … ou de la tienne …! 

Ps 84.5: *Dieu Eternel, ils sont heureux, ceux qui habitent dans ta maison, sans cesse, ils peuvent chanter ta louange.*